Voici le TL;DR :
Je n’aurais jamais cru ça possible.
Un an après mon arrivée au Maroc, je suis toujours là.
Moi qui pensais ne rester que quelques mois, le temps de souffler, de profiter de la mer et de la famille, je me retrouve encore installé à Agadir.
Rien de ce que je vis n’était prévu, et pourtant les jours s’empilent, les semaines défilent, et l’année est passée sans que je m’en aperçoive.
Ma vie d’avant semble appartenir à un autre monde.
J’étais pentesteur, développeur d’applications de sécurité pour l’un des géants américains du numérique.
J’ai travaillé en Amérique centrale, au Moyen-Orient, parfois dans des environnements tendus, toujours à jongler entre l’adrénaline des tests d’intrusion et la complexité des architectures que je devais sécuriser.
Mon quotidien, c’était du code, des rapports de vulnérabilité, des nuits blanches à chasser une faille, des voyages constants.
Je vivais entre hôtels, aéroports et open-spaces, avec le sentiment de participer à quelque chose de gigantesque.
C’était intense, exigeant, parfois épuisant, mais incroyablement stimulant.
Et puis, par un détour que je n’avais pas choisi, me voilà au Maroc, un pays que je n’avais jamais imaginé habiter.
Ici, je ne développe pas de solutions de cybersécurité pour protéger des millions d’utilisateurs.
Ici, je règle des récepteurs TV qui refusent d’afficher leurs chaînes, je dépanne des Windows 7,8 capricieux, j’installe des paraboles déréglés par le vent, j’explique patiemment comment envoyer un mail ou comment organiser ses photos sur un ordinateur.
La première fois que j’ai fait ça, je l’ai pris comme une anecdote.
Un ami de ma mère avait besoin d’aide, j’ai dit oui.
Puis un autre.
Puis un voisin.
Et très vite, le bouche à oreille a fait son travail. “Demande à Cyrill, il saura.”
Les appels ont commencé à s’enchaîner, et je me suis retrouvé à consacrer de plus en plus de temps à ces petits dépannages.
Au début, je le faisais en dilettante, pour rendre service.
Je ne pensais pas vraiment à l’argent.
Je me disais que j’étais encore en vacances, que ce n’était pas un travail.
Le Maroc ne donne pas envie de courir après un emploi à plein temps : tout est fait ici pour flâner, pour prendre son temps, pour savourer le soleil.
On vit au rythme des prières, des repas, des promenades.
On ne se presse pas, et moi non plus.
Mais sans m’en rendre compte, je me suis retrouvé avec un nouveau métier.
Loin, très loin de celui que j’avais pratiqué pendant des années.
J’avais quitté l’univers des géants de la tech pour devenir une sorte de réparateur de proximité.
Et, à ma grande surprise, cela me plaisait.
J’aimais rencontrer des gens, entrer dans leurs maisons, écouter leurs histoires, régler leurs problèmes.
Chaque intervention devenait une porte d’entrée vers un nouvel univers.
Certains me remerciaient avec un repas, d’autres me glissaient un billet, d’autres encore me rappelaient quelques semaines plus tard pour un nouveau problème.
Ce métier improvisé n’était pas vraiment un métier dans mon esprit.
C’était une activité, une occupation, un prétexte à me sentir utile.
Mais en même temps, il dessinait une nouvelle réalité : je gagnais ma vie différemment, je m’ancrais dans ce pays sans l’avoir voulu.
Pourtant, malgré le plaisir que j’y trouvais, il me manquait quelque chose.
Le code.
Le frisson de la logique, le défi des algorithmes, la satisfaction de trouver une faille ou de la corriger. J’avais beau aimer ces dépannages improvisés, ils n’étaient pas assez pour nourrir cette part de moi qui avait toujours vécu dans les lignes de code.
Chaque fois que je rallumais un PC ou que je reconfigurais une box Internet, je sentais mes doigts me démanger : j’avais envie d’ouvrir un éditeur, de replonger dans un projet, de retrouver cette intensité intellectuelle.
Un an après mon arrivée, je suis encore en vacances dans ma tête, mais une autre réalité s’impose doucement : j’ai changé de vie, j’ai un nouveau métier, et même je pensais avoir tourné la page, mais le code n’est jamais bien loin.
Au départ, c’était presque un réflexe, un passe-temps.
Une manière de m’occuper les mains et l’esprit entre deux dépannages, entre deux déjeuners trop longs ou deux soirées avec les expatriés.
Je n’avais pas de projet, pas d’ambition particulière, juste cette envie de coder pour m’amuser.
Un détail du quotidien a tout déclenché.
À Agadir, je me rends compte que beaucoup de retraités français rencontrent les mêmes problèmes : comment recevoir les chaînes françaises sans se perdre dans les méandres des paraboles, des abonnements compliqués ou des boîtiers capricieux.
Certains se plaignent de perdre le signal, d’autres de payer trop cher des services instables.
Moi, ça m’amuse.
Alors je me dis : et si je bricolais quelque chose ?
Pas pour créer un produit, juste pour voir si je peux améliorer un peu leur expérience.
C’est ainsi que je commence à développer un petit player pour la réception des chaînes par IP.
Rien d’ambitieux, rien de pensé comme une offre.
Juste un logiciel qui gère mieux le cache mémoire que les solutions déjà existantes.
C’était ça la différence, toute simple, presque insignifiante pour le grand public, mais énorme dans l’usage.
Là où les autres players plantaient, mon code lissait les flux, réduisait les coupures, donnait l’impression d’une réception plus fluide.
Je le teste chez quelques amis, puis chez des voisins.
Et là, surprise : ça marche du tonnerre.
Les gens me regardent avec des yeux ronds, comme si j’avais inventé une technologie révolutionnaire.
Alors que pour moi, ce n’était qu’un ajustement logique, une optimisation de mémoire.
Mais le bouche-à-oreille fait son œuvre.
Très vite, on me demande d’installer ce player un peu partout.
Au début, je m’amuse.
Je vais chez les uns, chez les autres, j’installe, je règle, je vois leurs sourires quand leurs chaînes préférées apparaissent sans coupure.
Ça me flatte, je l’avoue. Après tout, j’ai toujours aimé cette reconnaissance immédiate qu’offre le code : écrire, compiler, tester, et voir le résultat. Ici, ce résultat prend une forme plus concrète, plus humaine.
Ce sont des retraités qui, grâce à moi, peuvent regarder leur journal, leur match, leur émission nostalgique sans interruption.
Mais le succès devient vite un piège.
Plus j’installe, plus les demandes affluent.
Plus il y a d’utilisateurs, plus il y a de bugs à corriger.
Et les bugs, je dois aller les régler moi-même, sur place, car mes clients ne savent pas installer l’application, encore moins la mettre à jour.
Alors je cours d’un appartement à l’autre, je répète les mêmes gestes, je réponds aux mêmes questions.
Là où je voulais juste m’amuser, je me retrouve coincé.
Mon petit passe-temps est devenu une charge, presque un fardeau.
Les appels se multiplient, les journées se remplissent. Je ne code plus par plaisir, je corrige par nécessité. Et très vite, ça ne m’amuse plus.
Au bout d’un an, je décide d’arrêter.
D’arrêter le développement, d’arrêter les installations.
Trop chronophage, trop répétitif, trop éloigné de l’idée que je me fais du code.
Ce que j’avais conçu comme un jeu s’est transformé en activité quasi professionnelle, mais sans la liberté, sans l’élan créatif. Alors je mets un terme au player.
Mais le paradoxe, c’est que son succès me dépasse.
Même après avoir arrêté, les gens continuent de me solliciter.
Pas forcément pour l’application en elle-même, mais pour autre chose : un ordinateur qui rame, une box à configurer, une parabole à réaligner.
Le player avait fait mon nom à Agadir.
J’étais devenu “Cyrill TV” ou “Cyrill informatique”, selon.
Et même sans l’installer, cette réputation me suivait.
C’est ainsi que, sans m’en rendre compte, mon passe-temps s’est transformé en métier.
Un métier que je n’avais pas choisi, que je n’avais pas anticipé, mais qui m’ancrait chaque jour davantage dans cette ville où je ne pensais pas rester.
Et pourtant, derrière chaque dépannage, derrière chaque installation, il y avait ce manque.
Le manque du code pur, du vrai défi, de cette intensité intellectuelle que je connaissais autrefois. Chaque sourire de client me rappelait que j’aimais rendre service, mais chaque bug corrigé me murmurait que je n’étais pas né pour ça.