Voici le TL;DR :
Quand je pense à ce que j’ai laissé derrière moi, je mesure l’ampleur du décalage.
Pendant des années, j’ai vécu dans des environnements où tout était cadré, balisé, réglé au millimètre.
Des tours immenses, des salles de réunion vitrées, des plannings serrés, des objectifs toujours plus ambitieux.
Je faisais partie de ces engrenages qui ne s’arrêtent jamais, où l’on jongle entre équipes dispersées sur plusieurs fuseaux horaires et projets aux budgets colossaux.
Je me souviens des nuits blanches, des lignes de code infinies, des tests, des validations, des présentations devant des décideurs qui ne levaient à peine les yeux de leurs écrans.
Là-bas, chaque seconde avait un prix.
Puis je regarde autour de moi, à Agadir, et j’ai l’impression que le temps s’étire.
Ici, les secondes ne coûtent rien, elles se donnent.
Les journées commencent doucement, au rythme du soleil, des prières, des odeurs de pain chaud qui s’échappent des fours de quartier.
Rien ne presse. Je suis à des milliers de kilomètres, non seulement géographiquement, mais mentalement.
Le décalage est brutal.
Je ne parle pas de décor — car le décor, j’ai déjà connu l’océan au Costa Rica, les plages infinies, la liberté des tropiques.
Ce qui me frappe, c’est la différence d’attitude, de rythme, d’attente.
Au Costa Rica, tout était naturel, organique, une fusion avec la nature.
Ici, à Agadir, il y a une autre logique : la vie sociale d’abord, le groupe avant l’individu, l’hospitalité qui s’impose comme une évidence.
Et moi, avec mes habitudes forgées dans des entreprises où l’efficacité prime, où la compétition est constante, je me sens comme un animal déplacé dans un nouvel écosystème.
J’ai travaillé dans des environnements où la moindre décision se prenait après une réunion de trois heures, suivie d’un compte-rendu, puis d’un tableau de suivi, puis d’un reporting.
Ici, je vois des commerçants conclure un accord en dix secondes, une poignée de main, un sourire. Le contraste me fait sourire, mais il m’interpelle aussi : qui a raison ?
L’immense machine internationale avec ses process lourds, ou ce quotidien local où tout repose sur la confiance immédiate ?
Je repense souvent à l’Amérique centrale.
Là-bas, la simplicité m’avait séduit.
Au Costa Rica, je pouvais discuter avec un pêcheur sur la plage et apprendre plus en une heure qu’en une semaine de réunions corporate.
Au Belize, chaque rencontre avait une intensité particulière, comme si les gens vivaient sans filtre, sans arrière-pensée.
Le Maroc me renvoie à ce souvenir, mais différemment : ici, la chaleur humaine est plus ancrée dans la tradition, dans la culture.
On m’accueille parce que c’est une valeur, pas seulement une disposition individuelle.
Et c’est là que le décalage me rattrape.
Moi qui ai passé des années à avancer dans un monde où tout devait être optimisé, où la valeur se mesurait en chiffres et en courbes de croissance, je découvre un quotidien où la valeur se trouve ailleurs : dans un thé partagé, dans une discussion de trottoir, dans une pause prolongée parce que l’instant est important.
Je me souviens très bien d’un après-midi, peu de temps après mon arrivée, où je me suis arrêté devant une maison de la presse sur l’avenue Hassan II.
C’est l’une de ces devantures modestes mais débordantes, où s’empilent journaux, magazines, cahiers d’écoliers et quelques romans en français.
J’étais venu chercher un journal pour pratiquer un peu mon arabe, mais je suis resté une bonne heure à discuter avec le vendeur.
Nous avons parlé de tout et de rien : du football, de la météo, de la politique locale, puis des différences entre la France et le Maroc.
Rien d’extraordinaire, mais ce moment avait une intensité rare, parce qu’il n’était pas prévu, pas pressé, pas utilitaire. Je suis ressorti sans journal, j’avais en fait oublié pourquoi j’étais venu, mais avec l’impression d’avoir partagé une parenthèse sincère.
Dans ma vie passée, ce genre de rencontre aurait été inimaginable.
Non pas parce que les gens n’auraient pas eu envie de parler, mais parce que moi, je n’aurais pas eu le temps.
À l’époque, chaque minute était comptée, chaque journée planifiée.
J’avais toujours un vol à prendre, une réunion à préparer, un code à livrer.
Ici, au contraire, les minutes s’étirent, se dilatent. Je découvre une autre échelle du temps, une autre manière de le remplir.
Ce décalage me ramène sans cesse à mes années en Amérique centrale, surtout au Costa Rica.
Là-bas aussi, j’avais appris à ralentir, à écouter, à m’immerger.
Mais c’était différent. Au Costa Rica, la nature imposait son rythme.
La pluie tropicale qui tombait d’un coup, le soleil qui disparaissait derrière la jungle, les cris des singes au petit matin : tout me forçait à suivre un cycle naturel.
Au Maroc, ce n’est pas la nature qui impose, c’est la société. Ici, on prend le temps parce que l’autre compte.
Parce qu’il faut discuter, échanger, parfois débattre longuement avant de conclure une simple transaction.
Ce n’est pas une perte, c’est une manière d’exister ensemble.
Je me rappelle une scène marquante : un taxi partagé dans lequel je monte pour rentrer du souk. Nous étions trois, serrés à l’arrière, et au lieu du silence gêné que j’aurais pu attendre, une conversation s’engage aussitôt.
Le chauffeur parle de ses enfants, une femme raconte sa journée de travail, un jeune commente un match de foot.
Tout le monde participe, rit, échange, comme si nous nous connaissions depuis longtemps.
En moins de quinze minutes, j’ai eu l’impression d’assister à un petit théâtre de la vie quotidienne.
Ce genre d’expérience, je ne l’avais jamais vécue dans mes années passées à naviguer entre aéroports, hôtels standardisés et open-spaces aseptisés.
Et puis il y a les contrastes visuels, qui me frappent à chaque promenade.
Le matin, je peux courir le long de la corniche impeccable, où les restaurants alignés ouvrent leurs terrasses face à l’océan, puis bifurquer dans une ruelle où les façades décrépies racontent une autre histoire, plus brute, plus réelle.
Je passe d’un café moderne, climatisé, avec Wi-Fi et mobilier design, à une gargote où l’on sert un thé dans un verre ébréché et où l’on parle fort en mélangeant arabe, amazigh et français.
Ces ruptures me déroutent parfois, mais elles me nourrissent aussi.
Elles me rappellent que je ne suis pas dans un décor uniforme, mais dans une ville multiple, vivante, insaisissable.
Je pense souvent à mes années passées dans des environnements où tout était standardisé.
À Tel-Aviv, par exemple, où j’ai travaillé un temps, les cafés ressemblaient aux cafés de San Francisco, qui ressemblaient eux-mêmes à ceux de Londres.
Une même ambiance, une même musique, les mêmes codes.
Ici, rien n’est homogène.
À chaque coin de rue, un monde différent s’ouvre.
C’est parfois déstabilisant, mais profondément vrai.
Un autre souvenir me revient : une soirée passée à discuter avec des jeunes rencontrés presque par hasard sur la plage.
Ils parlaient de leurs rêves de créer une startup, d’apprendre de nouveaux langages de programmation, de voyager, de revenir pour bâtir quelque chose ici.
Leur enthousiasme me rappelait les hackathons auxquels je participais autrefois, sauf qu’ici, il n’y avait ni sponsors, ni caméras, ni logos géants.
Juste quelques garçons et filles assis dans le sable, à refaire le monde numérique avec une passion désarmante.
Le contraste avec les événements parfaitement calibrés des grandes entreprises internationales était saisissant : là-bas, tout était cadré, sponsorisé, orienté vers le marketing. Ici, tout était brut, sincère, encore naïf, mais infiniment plus vivant.
C’est dans ces instants que je mesure le plus le décalage avec ma vie passée.
Ce n’est pas seulement un changement de décor ou de rythme, c’est un changement de valeurs.
Là où l’on m’avait appris à calculer en termes de productivité et de performance, je découvre un environnement où l’important est ailleurs : dans la relation humaine, dans le temps donné sans contrepartie, dans l’improvisation qui fait partie du quotidien.
Et ce décalage me travaille.
Je me demande souvent si je suis capable de l’accepter pleinement, si je peux laisser tomber les réflexes acquis au fil des années pour me laisser porter par cette autre logique.
Parfois je résiste, je ressens l’envie de retrouver mes repères anciens, cette organisation millimétrée, ce confort de savoir exactement où je vais. Mais d’autres fois, je me surprends à apprécier de ne pas savoir, à aimer me laisser surprendre, à trouver du sens dans un moment simple et gratuit.