Voici le TL;DR :
Rien de ce que je vis n’était planifié, et pourtant, jour après jour, Agadir trace pour moi une nouvelle trajectoire.
Au début, mes soirées sont surtout rythmées par les amis de ma maman et son cercle de connaissances.
Beaucoup sont Français, installés ici depuis des années, parfois des décennies.
Ils sont pour la plupart retraités, heureux de profiter du climat doux et de la vie plus abordable qu’en Europe.
Je suis souvent le plus jeune autour de la table, ce qui me fait sourire : leurs conversations tournent autour de la santé, des souvenirs de carrière, des petits tracas domestiques, des recettes de cuisine. Je les écoute, j’apprends à les connaître, mais je me sens à part.
Mon esprit est ailleurs, plus proche de la jeunesse marocaine que je croise le jour, avide de numérique et d’avenir, que de cette communauté expatriée installée dans une routine confortable.
Pourtant, c’est avec eux que mes premiers liens se tissent.
Et, presque sans m’en rendre compte, je deviens “le jeune qui s’y connaît en informatique”.
Il suffit d’une remarque à table, d’un problème de télévision mal réglée, d’un ordinateur qui refuse de démarrer.
“Demande à Cyrill, il saura.”
Alors j’ouvre un PC, je configure une box, je règle une parabole.
Les gestes sont simples pour moi, mais pour eux, c’est un monde.
Ils me remercient avec insistance, m’offrent des repas, parfois un billet glissé discrètement.
Petit à petit, je me rends compte que je gagne un peu d’argent, sans l’avoir cherché.
Ce quotidien-là est étrange.
Je n’ai pas choisi de devenir dépanneur improvisé, et pourtant cela me permet de m’ancrer, de prendre place dans cette ville où je ne devais rester qu’en passant.
Je découvre une autre facette d’Agadir, celle des expatriés français, avec leurs habitudes bien établies : les apéritifs du soir, les repas interminables où l’on refait le monde, les discussions nostalgiques sur la France.
Je participe, mais je garde toujours une distance intérieure.
À côté de cela, mes autres rencontres me mènent ailleurs.
Les jeunes que je croise dans les cafés, sur la plage, ou au détour d’une soirée organisée par un ami d’un ami.
Avec eux, les sujets n’ont rien à voir : on parle de nouvelles technologies, de réseaux sociaux, de projets, de voyages rêvés.
Je retrouve une énergie qui me rappelle mes années en Amérique centrale, ce désir de créer, de bouger, de s’inventer un futur.
Le contraste est saisissant : d’un côté, la communauté expatriée qui vit son retrait confortable, de l’autre, une jeunesse marocaine pleine de promesses.
Ce va-et-vient entre deux mondes finit par définir mon quotidien.
Le matin, je cours ou je surfe, je retrouve la mer comme une compagne fidèle.
L’après-midi, je lis, je code un peu, sans véritable projet, juste pour rester en mouvement.
Le soir, je peux me retrouver à dépanner une télé chez un retraité français, puis à discuter jusqu’à minuit avec des étudiants qui me parlent de leurs rêves d’applications mobiles.
Deux univers, deux vitesses, deux visions de la vie.
Et moi, entre les deux, cherchant encore où je me situe.
Ce qui me frappe, c’est que tout cela se construit sans plan.
J’avais quitté mes années d’entreprise avec l’idée de faire une pause, de réfléchir, de souffler.
Et voilà que, sans même chercher, je gagne un peu ma vie, je tisse des liens, je prends racine.
Mon nouveau quotidien ne ressemble à rien de ce que j’ai connu avant. Il est fait de rencontres improbables, de dépannages improvisés, de discussions intenses et de moments de silence face à l’océan.
Le quotidien des retraités d’Agadir a quelque chose de rassurant, presque mécanique.
Beaucoup d’entre eux alternent entre le souk et la plage, comme s’il n’y avait que deux pôles pour rythmer leur semaine.
Le matin, je les vois partir au marché, certains avec leur petit cabas en toile, d’autres en voiture, et revenir les mains chargées de fruits, de légumes, de poissons frais. Ils connaissent tous leurs marchands par leur prénom, négocient avec patience, discutent longuement comme si chaque achat était une occasion de prolonger la conversation.
D’autres préfèrent le vélo.
Je les croise parfois, équipés comme de vrais sportifs, casques bien ajustés et maillots colorés, pédalant en groupe vers les villages côtiers.
Ils font des dizaines de kilomètres sous le soleil, puis s’arrêtent pour un café ou une bière, avant de rentrer à Agadir raconter leur sortie du jour.
Le vélo n’est pas seulement une activité physique pour eux, c’est un prétexte à la camaraderie, à la répétition rassurante d’un rituel.
Il y a aussi ceux qui passent leurs journées à la plage, chaise pliante sous le bras, roman à la main, et qui discutent avec leurs voisins de serviette.
Les heures s’écoulent dans une douceur monotone, ponctuées d’un plongeon dans l’océan ou d’une sieste sous le parasol.
Beaucoup aiment aussi se retrouver autour d’un déjeuner au restaurant.
Le midi, je vois des tables entières occupées par ces retraités qui dégustent du poisson grillé, du tajine, parfois du vin blanc, et qui prolongent la conversation bien après le café.
Le soir, ils recommencent, dans un autre restaurant, comme si la journée n’avait pas de raison d’exister sans ce second repas partagé.
Leurs vies semblent s’articuler autour de ces moments de convivialité, mais aussi de répétition.
Et puis il y a la pétanque.
Une scène qui m’amuse toujours : des dizaines de boules argentées qui claquent sur le sable, des hommes et quelques femmes concentrés, commentant chaque tir avec sérieux.
On discute, on plaisante, on conteste le point.
C’est une passion pour certains, un rituel quotidien qui devient un repère, une manière de rester actif, de retrouver une communauté.
Toutes ces activités sont souvent coordonnées par l’UFE, l’Union des Français de l’Étranger.
C’est une association puissante ici, qui organise sorties, repas, randonnées, rencontres sportives. Pour beaucoup, c’est un point de repère indispensable, une manière d’être ensemble, de retrouver un peu de France à l’étranger.
Mais pour moi, cela ne résonne pas.
Je n’en suis pas membre, et je n’ai jamais eu l’envie d’y entrer.
Je comprends l’intérêt pour ceux qui cherchent à s’intégrer dans une routine, mais ce n’est pas mon chemin.
Je ne veux pas suivre le cursus des retraités.
Je les observe avec respect, mais aussi avec distance.
Leur quotidien ne m’appartient pas.
Il m’apporte parfois des opportunités – un ordinateur à dépanner, une télévision à régler, une parabole à réaligner – mais il ne me définit pas.
Ce que je vois, derrière leurs habitudes bien rodées, c’est un confort, une tranquillité que je n’envie pas.
Je sens qu’il y a autre chose à faire ici, autre chose à construire.
Alors que mes journées alternent entre ces petites interventions improvisées et mes propres promenades dans la ville, une idée revient sans cesse.
Elle n’est pas encore précise, pas encore structurée, mais elle s’impose : il y a un avenir numérique. Ce pays, ce Maroc que je découvre, a une jeunesse qui veut avancer, qui rêve de technologie, de projets, d’innovation.
Et moi, avec mon parcours, mon expérience, mes années passées à coder et à travailler dans des structures immenses, je vois des possibilités.
Pourtant, à ce moment-là, mes pensées restent floues.
Je ne sais pas encore comment transformer cette intuition en projet.
J’ai l’impression de regarder une porte entrouverte sans oser encore la pousser.
Je continue à fréquenter ces cercles d’expatriés, à rendre service, à écouter leurs histoires, mais au fond de moi, je sais que mon avenir ne se dessinera pas autour d’un terrain de pétanque ou d’un déjeuner répété chaque midi.
Ce nouveau quotidien me sert d’ancrage, il me donne un rythme, il me permet de m’installer, de ne pas flotter dans un pays encore étranger.
Mais il agit aussi comme un miroir : en observant la communauté expatriée, je comprends ce que je ne veux pas devenir.
Je refuse l’idée d’une vie figée, répétitive, tournée vers le passé.
Ce que je cherche, sans encore le formuler clairement, c’est une manière de me tourner vers l’avenir. Et cet avenir, je le pressens, sera numérique.