PARAPHE
“Trois ans après : l’appel du code devient plus fort.”
Un épisode où la curiosité se transforme en mission, et où le clic redevient humain.
Trois ans sont passés depuis que j’ai posé mes valises sur cette côte.
Trois ans où, au fil des saisons, Agadir a cessé d’être une simple halte pour devenir un endroit où je dors, je mange, je marche, et parfois je m’énerve — pas souvent, mais suffisamment pour sentir que je suis vivant.
La vie ici continue de me plaire autant qu’au premier matin.
Le soleil a gardé sa lumière sèche, la mer sa respiration régulière, et la ville m’offre ses silhouettes : la corniche, les ruelles, le marché, les plages où se croisent les échos des conversations en plusieurs langues.
Pendant ces trois années, quelque chose s’est installé d’imprévisible mais concret : j’ai tissé des liens qui dépassent largement le cercle des amis de ma mère et des retraités français.
Ces premières amitiés m’ont servi de socle — un socle fait de repas, de réparations, de petites reconnaissances — mais elles n’étaient pas la destination.
À mesure que je rencontrais davantage de monde, je finis par sortir de ces cadres bien réglés, je fréquente d’autres lieux, d’autres cafés, d’autres soirées.
Je rencontre des étudiants, des développeurs autodidactes, des entrepreneurs qui bricolent, des créateurs de contenu, des techniciens réseaux, des graphistes.
Leur énergie ne ressemble à rien de routinier : ils sont impatients, curieux, parfois agacés par les limites qu’ils rencontrent, et surtout avides d’apprendre.
Le succès du player — ce passe-temps qui a pris des proportions folles — m’a paradoxalement rendu visible aux yeux d’Agadir.
Mais je ne veux plus seulement bidouiller des installations d’appareil pour dépanner une télévision. J’ai commencé ce player par amusement et par désir d’aider, puis, il y a eu un effet boule de neige social.
Mais, avec les rencontres, avec des marocains très diverses, je comprend, qu’il y a une vraie appétence pour les nouvelles technos et ce qui m’étonne le plus chez ces jeunes, c’est leur pragmatisme accompagné d’une vraie curiosité technique.
Beaucoup d’entre eux ont des comptes liés aux grandes plateformes ; ils utilisent des services mondiaux pour le mail, pour le stockage, pour la messagerie. Ils ont des téléphones récents, majoritairement des appareils de marques connues — des téléphones qui savent tout faire et que l’on tient comme des clefs vers le monde.
Mais derrière cette façade high-tech, il y a une incompréhension : ces services fonctionnent, oui, mais souvent au prix d’une dépendance qui les rend fragiles, et surtout ils ne maîtrisent rien.
Quand la connexion craque, quand une mise à jour casse quelque chose, quand une restriction arrive, la panique est réelle.
Cette dépendance me saute aux yeux un soir précis.
Nous sommes en terrasse, on parle, on rit, on échange des liens, des idées, et quelqu’un me raconte avoir perdu l’accès à une application de messagerie.
Il a tenté de la configurer, il a perdu des conversations importantes.
Une autre amie s’énerve parce qu’elle n’arrive plus à synchroniser ses courriels sur son téléphone. Ce sont des tracas quotidiens, pas dramatiques, mais répétitifs, et ils usent.
Et puis, à la même période, une nouvelle tombe : les communications habituelles entre certains services sont restreintes au Maroc.
Les échanges que nous tenions pour acquis — audio, vidéo, messagerie instantanée — subissent des limitations qui gênent le quotidien.
Là, dans la discussion collective, la question se matérialise brusquement : pourquoi tout notre mode de communication repose-il sur des infrastructures qui peuvent être filtrées, dégradées ou rendues indisponibles d’un coup ?
La réponse ne m’appartient pas, mais la question me reste collée à la peau.
J’ai vu, dans ma carrière d’avant, combien une plateforme peut ordonner le monde : services globaux, mises à jour automatiques, dépendances invisibles.
J’ai aussi vu que ces systèmes, quand ils tombent ou quand on en devient prisonnier, laissent derrière eux une foule de besoins non satisfaits.
Ici, à Agadir, je constate que la population aimerait plus de contrôle, plus de résilience, et surtout des solutions adaptées à leur quotidien, avec une mise en place qui n’exige pas des compétences d’ingénieur.
Trois ans après, je commence à penser à autre chose qu’à des dépannages ponctuels.
Le player m’a montré que des optimisations techniques simples pouvaient produire des effets concrets, immédiats, utiles. Il m’a appris aussi une vérité peu glamour : quand une solution fonctionne, elle finit par devenir une charge si elle n’est pas pensée pour l’échelle humaine.
Installer, patcher, réinstaller manuellement chez des dizaines de voisins, ce n’est pas scalable, ni agréable sur le long terme.
Mais le retour des gens — leur gratitude, leurs demandes — m’a fait réaliser qu’il existe une vraie demande locale pour des outils pensés pour eux, pas pour un marché global abstrait.
Alors l’appel du code reprend de la voix.

Ce n’est plus un simple désir de replonger dans mes vieux réflexes de pentest et d’architectures sécurisées, c’est quelque chose de plus poli : je veux écrire des outils qui répondent à des usages concrets, qui tiennent compte des contraintes locales, et qui diminuent la dépendance à des solutions lointaines.
Je veux que les gens aient des services qui leur appartiennent, ou au moins qu’ils comprennent mieux ce qu’ils utilisent.
Je veux que leurs communications, leurs courriels, leurs contenus numériques puissent survivre à une panne, à une restriction ou à un changement de politique imposé de l’extérieur.
Mais le comment reste flou.
Je n’ai pas de feuille de route magique.
J’ai l’expérience technique et la curiosité, j’ai des tests de performance et des réflexes de développements sains, et j’ai surtout une connaissance du terrain — ce sont des atouts précieux. Pourtant, construire une alternative ou même un service local utile nécessite des choix : choisir des protocoles simples, privilégier la facilité d’installation, concevoir une interface intuitive, penser à la maintenance, au support, au modèle économique.
Tout ça demande du temps, des ressources, un cadre.
Et pour l’instant, je suis encore à la fois flâneur et artisan, oscillant entre la soirée à la plage et un bug signalé par message.
Un soir, après une longue journée où j’ai réinstallé une box, j’échange avec un jeune dev local qui revient d’un campus technique.
Il me parle de projets qu’il a en tête : messagerie chiffrée, hébergement local, petites applications pour la gestion des commerces de quartier.
On boit du thé, on parle architecture, et je sens l’étincelle : ce ne serait pas forcément de la concurrence aux grands services, mais plutôt une couche locale qui apporte résilience et autonomie.
Je pense aux écoles qui ne pourraient plus s’appuyer sur un service distant, aux petites entreprises qui ont besoin d’un mail fiable, aux cafés qui veulent offrir un service simple sans perdre le contrôle de leurs données.
L’idée germe, pas comme un business plan mais comme une évidence technique : si on conçoit correctement, on peut rendre quelque chose d’utile sans sacrifier la simplicité.
Il y a aussi une dimension politique et sociale qui me touche : proposer des outils locaux, c’est redonner de la dignité technique aux gens, leur permettre de comprendre, de participer, de ne plus être spectateurs passifs.
C’est fragile, c’est long, et ça demande pédagogie.
Mais l’énergie des jeunes me convainc que ce n’est pas une utopie.
Ils veulent apprendre, ils veulent coder, ils veulent maintenir.
Certains ont déjà des compétences et cherchent juste un guide, une main pour structurer un premier vrai produit.
D’autres ont besoin de formations basiques, de compréhension des protocoles, d’un peu de patience.
Pour l’instant, les idées restent en l’air.
Je mords dans ma vie quotidienne, je continue à aider ponctuellement, je souris quand on me reconnaît.
Mais la voix du code est plus insistante.
C’est une tension douce : d’un côté, la vie douce d’Agadir qui invite à la lenteur, de l’autre, une curiosité intellectuelle intense qui réclame du concret et du challenge.
Je commence à tenir des carnets d’idées, à griffonner des architectures possibles, à imaginer un petit service mail local, une application de messagerie qui privilégie la résilience plutôt que la fonctionnalité marketing.
Je discute avec des amis développeurs, je leur demande leur avis, je mesure les risques, je liste les besoins.
Et puis il y a la question du temps et des priorités : comment passer du bricolage à quelque chose de soutenable ?
Comment convaincre des voisins — habitués à la simplicité — d’adopter un système qui demande un minimum d’attention ?
Comment construire sans reproduire les erreurs des géants qui n’écoutent jamais le quotidien réel des utilisateurs ?
Ce sont de grandes questions, lourdes et excitantes à la fois.
Trois ans après mon arrivée, Agadir est devenue un terrain d’expérimentation humain.
Mes réussites accidentelles m’ont donné de la crédibilité, mes rencontres me fournissent une cartographie de besoins, et ma nostalgie du code se transforme en moteur : non pas pour recréer le monde tel qu’il est chez les géants, mais pour imaginer, petit à petit, des outils qui respectent ici le rythme local, la culture, et la fragilité des connexions.
Je ne sais pas encore où cela m’emmènera.
Peut-être que je resterai simplement cet artisan-coder qui aide son quartier et qui s’ennuie parfois à écrire des scripts de nettoyage ; peut-être que je parviendrai à structurer quelque chose de plus grand.
Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la question de l’indépendance numérique est plantée en moi comme une graine : elle attend du soleil, de l’eau, et le bon moment pour éclore.